Henry DARGER

Comment ai-je fait pour lire des kilomètres de textes sur l'art brut, et être passée à côté de cet auteur/peintre tout à fait impressionnant (et de plus très connu) ? Mystère du vagabondage sur les chemins d'internet et les sentiers de l'autodidacte... Mais aussi, force d'une œuvre quand on la voit "pour de vrai". 

 

Enfin bref, quand je suis allée voir en 2013 une expo intitulée "The Museum of Everything", Bd Raspail à Paris... Un grand choc ! Dans la première salle, de grandes fresques avec des enfants, euh, comment dire, des enfants bizarres. Des petites filles toutes mignonnes. Des fillettes dotées d'un petit pénis. Des personnages avec des queues de dragons et des ailes de papillons. Et certaines scènes à la limite du supportable.  

 

Vite vite vite, recherche sur le web ! Pas mal de sites en anglais, quelques-uns en français. J'ai fait mon marché, et j'ai résumé.

 

Voilà donc une bio sommaire, et un aperçu du conte merveilleusement (atrocement ?) manichéen que Henry Darger a écrit et illustré : "Dans les royaumes de l'Irréel".

 

Puis, si tout ça vous a intéressé, je vous propose la lecture d'une critique que j'ai traduite (je n'ai pas réussi à en trouver l'auteur ; je l'ai lu sur un site qui s'appelle "Intersesting ideas") sur deux études de l'œuvre de Darger. Vous suivez ?

 

Notre auteur (inconnu) pointe les contradictions, parfois la mauvaise foi et les partis-pris,  de la première*, très fouillée et documentée, tout en en reconnaissant la valeur éclairante.   La seconde** est selon lui plus équilibrée.

 

J'ai trouvé cela passionnant, et permet de voir les peintures de Darger avec un œil plus averti, et en ce qui me concerne, très compatissant et vraiment admiratif

 

*Henry Darger "In The Realms of The Unreal", By John M. MacGregor - Delano Greenidge Editions, New York, numerous black-and-white and color reproductions, 720 pages, 2002. ISBN-0-929445-15-5

** Darger: The Henry Darger Collection at the American Folk Art Museum. By Brooke Davis Anderson, with an essay by Michael Thevoz - American Folk Art Museum and Harry N. Abrams, New York, many color plates, 128 pages, 2001. ISBN-0-8109-1398-4 

   Biographie de Henry J. Darger

 

Henry J. Darger est né le 12 avril 1892. Sa mère est morte quand il avait 4 ans, en mettant au monde sa petite sœur, qui a été immédiatement confiée à une autre famille, et qu'il ne verra jamais. 

 

Il a été élevé par son père jusqu'à ses 8 ans, en 1900. À la fin de sa vie, son père était devenu trop faible pour s'en occuper : le jeune Henry entre alors comme pensionnaire dans l'établissement catholique où il était déjà élève. Son comportement perturbe ses camarades qui ne tardent pas à le traiter de fou. Il parle seul, de manière irrépressible et inopinée. Il était probablement affecté par le syndrome Gilles de la Tourette.

 

Persuadé d'avoir un don lui permettant de savoir quand les adultes lui mentaient, il se montre très rétif à toute forme d'autorité. Sa pratique de l'onanisme en public finira par le faire interner en 1905. Il séjourne plus de 7 ans dans un institut réputé pour la sévérité des traitements aux malades ; il tente de s’en évader à plusieurs reprises.

C'est lors d'une de ces fugues, en 1908, qu'il est témoin d'une puissante tornade qui ravage le Comté de Brown dans l'Illinois. Ce cataclysme laisse des traces prégnantes dans son imaginaire, comme en témoigne le motif récurrent de la tempête à l’intérieur de ses tableaux.

À 16 ans, lors de sa troisième tentative d'évasion, il parvient à regagner Chicago. Il y trouve le soutien et le réconfort de sa marraine. Elle lui trouve un emploi de portier dans un hôpital catholique, où il travaille jusqu'à sa retraite, en 1963. Il commence alors à régler sa vie selon un emploi du temps immuable. Catholique dévot, il assiste à la messe tous les jours.

 

Il collectionne pour les amasser des détritus de toutes sortes (jouets, figurines religieuses, images de saints, chaussures, pelotes de ficelles, magazines et bandes-dessinées). Il consigne quotidiennement dans un journal le temps qu'il fait et les erreurs commises par les météorologues dans leurs prévisions. Il n'a qu'un seul ami, dans cette vie recluse et solitaire : William Scholder (qui meurt en 59). Tout deux s'investissent dans des œuvres de charité dédiées aux enfants abandonnés ou maltraités.

 

De 1930 à 1973, Darger occupe la même chambre à Chicago, au 851 W Webster Avenue, non loin du Lincoln Center Park, dans le North Side. C'est là qu'il se consacre secrètement à l'écriture et à la peinture. Personne ne sait combien de temps lui a demandé la composition de son œuvre :

 

The Story of the Vivian Girls, in what is Known as the Realms of the Unreal, of the Glandeco-Angelinian War Storm, Caused by the Child Slave Rebellion 

(L'Histoire des Filles Vivian, dans ce qui est Connu comme les Royaumes de l'Irréel, de la Tempête de la Guerre Glandeco-Angelinian, Provoquée par la Rébellion des Enfants Esclaves). Ce titre est souvent résumé ainsi : "In the Realms of the Unreal" (Dans les royaumes de l'Irréel)

 

L'histoire est racontée en 12 volumes, formant un ensemble de 15 145 pages format A4, tapées à la machine en interlignes simples, ainsi que de plus de 300 grandes peintures à l'aquarelle, de dessins et de collages plus petits. Il a commencé à l'écrire en 1910, traumatisé par la drame arrivé à une petite fille enlevée et violée (et par le fait d'avoir perdu la photo de cette petite fille, qu'il conservait pieusement). Il l'illustre à partir de 1918.

 










Elsie Paroubek


"Darger nous montre des scènes d'une brutalité épouvantable, mais où les personnages sont angéliques, petites filles modèles dans des cadres idylliques, au visage toujours identique, sans expression, sans individualité. Ses tableaux apocalyptiques ne sont que violence, sévices, étranglements, éviscérations. Sur l'un d'eux (détail ci-dessus), digne d'un Massacre des Innocents, le sang coule à flot, les petites filles sont pendues, éventrées, poignardées, crucifiées (l'une la tête en bas), étranglées par des lassos; au milieu trône un dessin anatomique de viscères emprunté à une encyclopédie médicale. Le thème essentiel est bien sûr la lutte du bien et du mal, de la chrétienté et du paganisme, des petites filles pures et des affreux soldats ennemis; c'est la perte de l'âge d'or et les efforts pour le retrouver par le martyre, par l'accession à la sainteté.

 

 Tous ses dessins sont traités dans des tons doux, tendres; Darger, dessinant mal, colle ou décalque des motifs de catalogues ou d'illustrés enfantins ramassés dans les poubelles. Il ignore la perspective, déroule son histoire au sein d'une même planche panoramique. Il y invente une géographie, une toponymie, des drapeaux, des uniformes inspirés de la guerre d'indépendance ou de la guerre civile. Un dessin de caverne, abri aux abîmes insondables, plein de bruits tonitruants et d'odeurs suaves, est envahi par l'encre noire qui dévore toute la page". (in http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/2006/08/25/2006_08_les_petites_fil/)

 

Sachant que ses capacités de dessinateur étaient limitées, Darger s'est inspiré des comics américains (Miss Muffet, Coppertone Girl, ou Little Annie Rooney) et les copie. Il les découpe, les fait agrandir et démultiplier au rayon photographie du bazar local. Une fois muni d'une infinité de formats, il les décalque pour former des compositions souvent très complexes, pourvues de nombreux plans.

En plus de cette saga, il a aussi écrit :

 

1.  son autobiographie (L'Histoire de ma vie, 5 084 pages),

2.  un journal quotidien météo tenu pendant 10 ans,

3.  un autre roman : "Crazy House", de 10 000 pages manuscrites.

 

Ce n’est qu’après sa mort en 1973 (à 81 ans) que l’œuvre à laquelle il avait travaillé toute sa vie fut découverte par Nathan Lerner, le propriétaire de son appartement. Celui-ci, photographe reconnu ayant notamment travaillé pour le New York Times, perçoit immédiatement l'intérêt du travail de son locataire et se charge de créer une fondation destinée à mettre ce fonds en valeur.

 

Henry Darger est inhumé au cimetière All Saints de Des Plaines (Illinois), dans le carré réservé aux personnes âgées des Petites Sœurs des Pauvres. Sur sa pierre tombale, il est dépeint comme artiste et "protecteur des enfants".


In the Realms of the Unreal


C'est un roman qui narre sur plus de 15 000 pages les aventures dramatiques et héroïques de sept sœurs (Princesses de leur état, et filles d'un dénommé Vivian, d'où leur appellation de "Vivian girls" ou de "Princesses").


L'histoire se déroule sur une planète mythique, peuplée de créatures fantastiques et ailées, les Blenginglomeneans, communément appelées Blengings.


Les soeurs Vivian sont donc Princesses dans le royaume Abbieannia, où règne la religion catholique, l'amour et la liberté.  




Elles y coulent des jours heureux.

Mais...

Voici une des fresques avec le texte d'Henry Darger :

"Les princesses Vivian, ces petites filles dessinées ici dans leurs plus beaux vêtements, semblent heureuses ici, mais ce qui est écrit sur elles ici devrait faire que l'observateur ne désire pas être leur place. Je parie qu'aucun saint sur terre n'a eu à subir dans une vie d'horreur autant de souffrances et de chagrin qu'elles. Juste parce qu'elles sont gentilles, de méchants ennemis les ont exilées sur l'île du Diable et sur une île de lépreux. On dit d'autres choses épouvantables sur elles. Les petites filles [sont] montrées dans différentes poses, et eux aussi, mais dans des déguisements. Elles sont très braves, saintes et très indulgentes. Le garçon dans l'image est leur frère Penrod." (NDLT : traduction la plus littérale possible)

 

Certaines fresques montrent l'idée que Darger se faisait de la dualité du monde : le royaume du bien, où les fillettes sont heureuses, et le royaume du mal, représenté comme un tableau accroché au mur (le royaume de l'Irréel ?) où l'on voit des adultes étranglant des petites filles.

Détail de la fresque ci-dessus :

L'étranglement est récurent dans son œuvre. Souvenirs de traumatismes qu'il a subis en pension ?


Le paisible domaine d’Abbiennia est donc menacé par les Glandéliniens, des militaires sans foi ni loi qui n’ont pour seule motivation que de réduire les enfants en esclavage.


Les fillettes sont kidnappées par des militaires et transportées sur une île pour devenir les esclaves sexuelles des Glandelinians, seigneurs de guerre sadiques.


Les gentilles Princesses Vivian, n'écoutant que leur bon cœur, vont voler à leur secours et être également faites prisonnières.








Le drapeau des Glandelinians

Le roman dépeint des batailles sanglantes et des paysages bucoliques, jouant souvent sur l'opposition entre les forces du bien et du mal. Darger a utilisé une technique de pochoir pour transposer des images photocopiées à partir de magazines populaires sur de longs rouleaux de papier.


Les sœurs Vivian vont s’opposer, "au prix de sacrifices héroïques, aux visées maléfiques des Glandélinians". 

 

Elles vont mener "une guerre sans merci aux habitants diaboliques du pays de Glandelinia, dirigé par John Manley".





Général John Manley, qui dirige le pays des Glandelinians 

Il s'en  suit des scènes de massacre très violentes.

 Les fillettes sont terrorisées. Même les nuages sont menaçants.

Sans parler des nuits...

Les fillettes vont prendre les armes pour se défendre. Mais elles sont souvent tuées ou torturées à mort. 

Elles se cachent pour échapper à leurs bourreaux.

Heureusement...

 

Pour aider à la libération des fillettes, les sept sœurs Vivian sont aidées par des armées chrétiennes et des Blengins, sortes de dragons redoutables mais doux avec les enfants, aux ailes de papillons, aux longues cornes enroulées et au corps couverts d'écailles se terminant en queues pointues. 

Les Blengins ont pour mission de protéger les enfants. Ils se méfient des hommes. 

Comme rien n'est simple (et particulièrement dans l'œuvre de Darger), les fillettes elles-même sont parfois représentées avec des cornes et des queues de Blenging.

Grâce aux Blengings, il y a des moments heureux :

Après avoir espionné leurs ravisseurs (notez les trous dans le murs !)... 

Les fillettes réfléchissent et imaginent un moyen de s'échapper, en se cachant dans des tapis. Elles mettent le feu à la maison où elles sont retenues.

Des batailles féroces s'ensuivent. Les fillettes, aidées des sœurs Vivian et des Blengins, vont tout faire pour échapper à leurs ravisseurs barbares.

Il y a deux fins au récit :

1.  Les filles de Vivian et le christianisme triomphent, mais c'est au milieu d'immenses étendues recouvertes de corps d'enfants. Le Bien l'emporte.

 

Entente paisible entre les fillettes et les soldats chrétiens qui les ont sauvées :

2.  Elles sont battues par les Glandelinians athées, qui vont les pendre. Le Mal l'emporte.


Bon voilà. J'espère que vous avez compris l'essentiel...


Personnellement, je regrette de n'avoir rien su de cette saga quand j'ai vu les œuvres de Darger présentées lors de cette expo à Paris.


Étude critique de l'ouvrage de MacGregor (http://www.interestingideas.com/out/darger2.htm)


Il est significatif que l'isolement dans lequel Henry Darger a vécu ne lui ait pas permis d'avoir une intimité étroite avec un autre être humain, si ce n'est après sa mort.  Nous avons maintenant le fruit de cette "intimité" : une étude de 720 pages, faisant autorité, écrite par John MacGregor : Henry Darger "Dans les Royaumes de l'Irréel".

 

MacGregor, historien d'art canadien, mais également psychothérapeute, est devenu célèbre grâce à son ouvrage "Découverte de l'Art des fous" publié en 1989. Il a passé une douzaine d'années accaparé par l'étude des volumineux écrits et des peintures de Darger, ainsi que de l'appartement où celui-ci a vécu (Avenue Webster à Chicago). Sa fascination pour Darger, son émerveillement devant son génie, l'ont évidemment attiré, mais l'étrangeté ce dernier a également nourri chez lui un certain malaise.


 

Alors qu'un pur talent artistique s'exprime dans le magnifique travail de Darger, sa vie excentrique le rend assez équivoque. D'un côté, la beauté. De l'autre, non seulement une conduite étrange, mais aussi l'horreur abjecte.

 

La réussite picturale de Darger, qui mêle innocence délicate et violence extrême, est connue depuis des années. Maintenant, avec ce livre et celui de Michael Bonesteel : Henry Darger " Art et Écrits Choisis", son œuvre écrite atteint également la notoriété. Ses textes fournissent un contexte important pour les peintures, tout en étant en soi une immense œuvre.  Matériellement, par des milliers de pages, et intellectuellement, par leur originalité.

 

Mc Gregor présente le texte de Darger sous forme de nombreux petits extraits, les rendant un peu plus accessibles que les longs passages cités dans le livre de Bonesteel. Les deux ouvrages démontrent que l'écriture de Darger, bien qu'elle ne séduise pas aussi immédiatement que ses peintures, contient le même éclat créatif. Même avec un style douteux  et des descriptions souvent puériles, Darger fait preuve d'une grande clarté et d'inventivité.

 

"C'est seulement maintenant, alors qu'il est parti, que se déploie dans le monde entier, avec une importance qu'il n'aurait jamais pu imaginer et qu'il n'avait jamais désiré, la richesse de son personnage, écrit MacGregor. La publication récente de non pas deux mais trois livres, si on inclut "la Collection de Henry Darger au Musée d'Art populaire américain", est la vengeance ultime du "Fou", comme on le traitait dans sa jeunesse.

 

MacGregor qualifie le processus créatif de Darger comme étant un "état proche de l'intensité hallucinatoire", qui pourrait corroborer cette étiquette de "fou". Mais il y a aussi une conscience et une lucidité qui peut surprendre ceux qui qualifient Darger de solitaire excentrique. Parmi d'autres extraits frappants :

 

    ·      Il reconnaissait lui-même : "Pour aggraver les choses, maintenant que je suis un artiste, que j'en suis un depuis des années…"

 

    ·      Il a compris une chose sur sa propre bizarrerie. Voici comment une de ses héroïnes (une des filles de Vivian) fait allusion à ses images de petites filles répétées à l'infini : "sans doute lui servent-elles de compagnie, puisqu'il il n'avait pas d'enfant.... Ce devait être un homme très étrange."

 

    ·      Sujet à des colères récurrentes, il comprenait ce que celles-ci avaient d'excessif. Son journal relate sa lutte permanente contre ses sautes d'humeur, et il cite une crise de colère dévastatrice après qu'il ait perdu une photo qu'il chérissait. Sa rage l'empêche de trouver une fin à la guerre des "Royaumes de l'Irréel" : "L'homme doit être cinglé, car comment la perte d'une photo pourrait-elle être responsable de ce désastre ?".

 

    ·      Voici comment il pleure, brièvement mais avec éloquence, sur son enfance perdue et terriblement défavorisée : "La tendre influence secrète qui l'avait traversé, lui et d'autres enfants, ne pourrait se manifester à nouveau, non jamais."

 

    ·      Il a compris des choses sur la nature de son éducation dévastée, et on peut percevoir la pensée d'un homme qui a passé la plus grande partie de sa jeunesse dans une institution. Paraphrasant la Déclaration d'Indépendance, il écrit le droit des enfants à  "jouer, être heureux et rêver, le droit à un sommeil normal la nuit, le droit à l'éducation, à l'égalité dans les opportunités de développer tout qui est dans l'esprit et le cœur".

 

    ·      Finalement, il pleure sur la vie elle-même, dans les dernières notes de son journal avant sa mort en 1973 : "1er janvier 1971. J'ai eu un très pauvre rien comme Noël. Je n'ai jamais eu de bon Noël de ma vie, ni une Bonne Nouvelle Année, et maintenant... Je suis très amer, mais heureusement pas vindicatif, bien que je trouve que j'aurais des raisons de l'être..."

 

Tout cela produit une biographie poignante, et MacGregor dresse un portrait révélateur, spécialement quand il l'associe à une interprétation approfondie de son art et de ses méthodes. Ses nombreuses années de recherche semble justifiées, tant l'exploration des documents historiques et les entretiens qu'il a eu avec les personnes qui ont connu Darger révèlent à la fois son intelligence et ses difficultés à faire face à la société. Son obsession pour la météo, par exemple, était un des rares sujets qui pouvait lui permettre d'entrer en conversation. Mais son journal météo montre comment il pouvait partir d'un fait anodin et en faire quelque chose de monumental, dont on ne peut avoir idée.

 

Bien que très solitaire, Darger était imprégné de culture populaire, en particulier celle des illustrés qui furent la source d'une grande partie de son imagerie visuelle. Il a beaucoup lu, comme le prouvent les livres de sa bibliothèque et les citations trouvées dans ses textes. Les histoires d'Oz, de Franc Baum, l'ont significativement inspiré. On retrouve les personnages d'Oz, ainsi que ceux de la Case de l'Oncle Tom, dans le royaume imaginaire de Darger. On peut ajouter ceux de Dickens, qu'il a aussi lu ; de fortes résonances d'enfants esclaves opprimés, leur rébellion, leur répression et leur libération, abondent dans son histoire.

 

Malgré sa biographie impressionnante de détails, de larges zones d'ombre persistent. Beaucoup, comme Darger, ont commencé à écrire des autobiographies qui se sont transformées en fictions bouleversantes. MacGregor commence par une étude de la vie et de l'art de Darger, mais après une centaine de pages de solide biographie, il commence à prendre ses distances avec les faits.

 

"Dans la réflexion sur le rapport d'Henry aux images, il est essentiel de mettre de côté toutes nos hypothèses habituelles sur l'art et le processus créateur dans l'artiste" écrit-il. Cette argumentation spéciale est comme un grand drapeau d'avertissement. En abandonnant les "hypothèses normales", MacGregor abandonne aussi une réelle entrée dans la créativité de Darger ; un cadre de références psychiatriques le piège dans un cercle vicieux. L'anomalie si évidente de la vie de Darger et son travail plaident pour une interprétation psychiatrique. Mais une fois étudié sous l'angle de la psychiatrie, il devient difficile de voir autre chose que des preuves d'une pathologie, d'autant plus que le contenu horrifique est plus facile à considérer comme un symptôme que comme de l'art.

 

Tout en déclarant que les récits brutaux de torture et de massacres ne représentent pas plus de 1% du texte de Darger et de ses illustrations, et  "ne devraient donc pas être exagérés", MacGregor il fait en fait exactement le contraire. Face avec un tel cas, il semble que le psychiatre ne peut s'empêcher de se concentrer sur les manifestations les plus pathologiques.

 

Mais bien qu'il ait envisagé les horreurs graphiques représentées par Darger sous l'angle d'une personnalité dérangée, un point de vue freudien centré sur l'érotisme submerge MacGregor dans son combat pour comprendre certains des points les plus difficiles. Alors que Darger prétend être horrifié par la violence qu'il représente, MacGregor y voit avant tout une excitation sexuelle.

 

Quand on arrive aux chapitres traitant des éléments les plus provocateurs du travail de Darger - les petites filles dotées d'un pénis et les scènes effroyablement sanglantes – on voit à peu près ce qui va arriver. Mais les spéculations psychiatriques sont exagérées. Voici quatre petits exemples, parmi beaucoup d'autres, qui peuvent décourager le lecteur: 

    ·      MacGregor identifie les cornes et le corps même des grands serpents Blengiglomenean comme – ô surprise – des phallus ;  même si, de nombreuses fois, ils semblent plutôt être des phalangers volants (n.d.t marsupiaux).

 

    ·      Déçu que Darger ne nomme aucune des héroïnes, les filles de Vivian,  du nom de sa mère "Rose", il suggère comme potentiellement important que deux des enfants aient des noms dérivés de fleurs.

 

    ·      Tout en reconnaissant la grande créativité de Darger dans l'utilisation qu'il fait des calques, qui était la base de son art, il qualifie l'usage du calque comme "sadique" dans leur agressivité. Cela le conduit à une interprétation pathétiquement fallacieuse, qui transforme des dessins inanimés en victimes d'acte de création artistique.

 

    ·      Darger a évité d'avoir des relations sexuelles, car il craignait d'avoir à son insu une liaison avec sa sœur, qui avait été confiée à l'adoption peu après sa naissance (naissance qui a également privé Darger de sa mère, alors qu'il avait 4 ans).

 

Les pertes qu'a connues Darger ont certainement profondément structuré sa personnalité. La part immense qu'occupent les petites filles dans son imaginaire fécond semble liée au manque de sa sœur perdue. La mort de sa mère, sans parler de son placement ultérieur en institution, on contribué à former une personnalité profondément traumatisée. Ces évènements ont fourni à Darger assez de matière pour pouvoir décrire l'asservissement et les tortures d'enfants, sans qu'il soit utile d'échafauder des diagnostics peu plausibles.

 

Mais c'est pourtant ce que fait MacGregor, spécialement quand il traite de la question de la violence. Encore plus décevant, il larde son ouvrage d'allusions sensationnelles à des tueurs en série, et occasionnellement à des incendies criminels. Bien que dans un livre, tout autant que dans la vie réelle, il faille s'en tenir à la présomption d'innocence, MacGregor présente Darger comme un tueur en série en puissance, sinon dans les faits. Darger, selon lui, "se tenait à la lisière d'une activité sadique et meurtrière, violente et irrationnelle". "Qu'ils aient ou non été commis, ces actes sont ceux d'un fantasme en cours".

 

Cette affirmation se répète sans cesse :

 

    ·      MacGregor se sent "obligé de dépasser les normes des explications et de l'expérience psychologique, pour entrer dans l'histoire mentale raréfiée du tueur en série".

 

    ·      "Je n'ai jamais vu dans l'art quelque chose qui égale l'esthétique provoquante de cette vision monstrueuse ; ce n'est que dans la psychopathologie du tueur en série que nous rencontrons un tel calme, une telle folie ordonnée".

 

    ·      "D'un point de vue psychologique, le fractionnement "glandelinian" du psychisme de Darger est sans doute celui, rendu visible, d'un tueur en série". 

 

    ·      "La vie sexuelle de Darger, confinée semble-t-il à son imaginaire, était sans aucun doute caractérisée par des penchants sadiques extraordinairement violents. On ne sait pas non plus si, à un certain moment de sa vie, il n'a pas rejoint les Glandelinians, en agissant selon ces impulsions dans la réalité".

 

    ·      "La possibilité que Darger ait commis un meurtre [celui d'Elsi Paroubeck, qui a servi de modèle pour son personnage d'Annie Aronburg] ne peut être exclu d'office. La disparition d'une photo  de Paroubbeck parue dans la presse a été le déclencheur de cette fureur présente au cœur de la guerre sans fin".

 

    ·      MacGregor va jusqu'à dire, dans une note de bas de page, que "les écrits les plus violents de Darger sont particulièrement intéressants, car ils rendent visibles l'élaboration psychique d'un tueur en série,  bien mieux que lors d'un entretien avec un de ces rares individus". On pourrait donc avoir une connaissance plus approfondie du psychisme d'un tueur en série en étudiant quelqu'un qui ne l'était pas ? Ceci est complètement tiré par les cheveux, mais reflète à quel point MacGregor est désemparé devant ce qu'il considère comme "un désir sexuel monstrueux" tout en affirmant hypocritement qu'il n'accuse Darger de quoi que ce soit.

 

Il apparaît que le seul motif qui l'empêche de croire véritablement que Darger était un meurtrier est que s'il avait tué une fois, il n'aurait pas pu s'empêcher de récidiver. Et si cela avait été le cas, Darger n'aurait pas consacré sa prodigieuse énergie créative à son art et à son écriture, de même qu'il est peu probable qu'il serait resté un citoyen lambda.

 

Il y a un problème encore plus grand chez MacGregor que ses spéculations : c'est son le but qu'il vise. Il défend son approche psychiatrique en arguant que les écrits de Darger constituent un matériel de diagnostic aussi exhaustif que tout ce qu'on pourrait tirer d'un patient vivant. Mais que la biographie (et la psychobiographie) de Darger soit assez intéressantes, et il est vrai qu'elles apporte un certain éclairage sur son travail, c'est le travail lui-même qui compte vraiment. Au crédit de MacGregor, son texte est tissé des écrits et des peintures de Darger ; mais son incessante analyse psychologique cesse rapidement d'éclairer le prodigieux univers intime de Darger. Elle ne fait au contraire que l'enfermer et l'obscurcir, ce qui arrive souvent avec les artistes de l'art brut.

 

MacGregor lui-même offre une interprétation bien plus intéressante, et non clinique, à la fin de son ouvrage, faisant regretter aux lecteurs que les 11 chapitres précédents.  "Les Royaumes sont une représentation obsessionnelle de la réalité du mal, une vision sans cesse élaborée de l'enfer sur terre" écrit-il.  "C'était, en partie, une question terriblement désespérée adressée à un Dieu passif et silencieux", un dieu en qui Darger avait une croyance absolue. Comme le dit MacGregor  : "Où est Dieu ? Pourquoi Dieu autorise-t-il ces choses se produire ? Jusqu'où doit-il être poussé avant qu'il intervienne ?

 

Si Darger souhaitait obliger Dieu à réagir, cela expliquerait pourquoi il créait les scènes les plus terribles qu'il puisse imaginer : les horribles scènes de tortures sexuelles infligées aux petites filles continuent de choquer le public d'aujourd'hui, quelque que soit l'effet qu'elles aient pu produire sur Dieu. Le repli sur la psychiatrie est trop facile. Cela réduit l'imagerie la plus profonde, la plus dérangeante, de Darger en son plus petit commun dénominateur : la psychopathologie. Bien sûr, Darger pouvait être pathologiquement ET extraordinairement sensible au problème du mal. Mais l'accusation obsessionnelle de MacGregor d'un sadisme sexuel ne colle pas avec le portrait bien plus attirant, et finalement convaincant, d'un homme en guerre avec Dieu.

 

MacGregor, dans un moment de perspicacité, le dit très bien lui-même : "Rien, dans le psychisme de Darger, n'est unique ni inhumain. Tout que nous rencontrons dans les Royaumes de l'Irréel, nous le trouvons aussi dans l'histoire de l'humanité et dans l'esprit humain".  Il note que "les tortures inventées par Darger sont celles qui étaient utilisées dans le martyr des saints". Ou encore : "le sadisme pathologique et la colère meurtrière était des caractéristiques marquantes du siècle de Darger". Il ne faudrait pas minimiser l'impact dévastateur de la guerre de Sécession quelques décennies avant la naissance de Darger, la Grande Guerre qu'il a traversée, et la 2ème guerre mondiale qui menaçait quand il écrivait sa saga, et qui ont précédé une grande partie de son œuvre.

 

Parce qu'il arrivait tout de même à Darger d'être un peu bizarre, le contenu de son travail constitue plus un symptôme qu'un sujet. Et c'est MacGregor lui-même qui écrit que "la tendance à une réduction clinique… pourrait avoir obscurci sérieusement le regard du lecteur face à l'étonnante singularité de Darger à la fois comme personne et comme artiste". Il croit sincèrement avoir résisté à cette tendance en n'évoquant pas, pendant les 650 premières pages, le diagnostic  d'autisme, spécialement du syndrome d'Asperger.

 

Il est possible que MacGregor ait été submergé par l'énorme travail de Darger. Le lecteur est "submergé par une avalanche de détails obsédants et oppressants" écrit-il. On peut pardonner au lecteur des  "Royaumes de l’Irréel" de ressentir la même chose. Il est à mettre au crédit de MacGregor que le côté réducteur de son analyse psychologique est souvent contrebalancé par des visions plus riches, et plus révélatrices, de l'homme et de son travail. Malgré cela, et le plaisir apporté par les nombreuses reproductions qui illustrent le livre, sa lecture reste une véritable corvée. Il est évident que l'ouvrage pâtit d'un manque éditorial : le texte est beaucoup trop long et l'argumentation paresseuse.

 

Un éditeur aurait pu atténuer les hyperboles douteuses de MacGregor. Les références à la singularité de l'œuvre dans toute l'histoire de l'art, et à sa qualification de plus long texte de fiction en prose jamais écrit, peuvent laisser dubitatif car il n'en apporte aucune preuve. Oui, l'œuvre de Darger est singulière, mais il en est ainsi de toutes les grandes œuvres d'art. Et oui, Les Royaumes sont longs, mais MacGregor a-t-il consulté toutes les bibliothèques mondiales et les dépôts de manuscrits avant de déclarer qu'il s'agit du texte le plus long jamais écrit ? Affirmation déjà reprise par certains journalistes, pour qui la plus haute autorité s'avère être la première coupure de journal qu'ils aient lues sur le sujet. Finalement, l'ouvrage se lit comme une litanie de reproches qu'un conjoint délaissé ferait à celui qui est parti. Vous savez qu'il y a beaucoup de vrai dans ces reproches, mais vous n'êtes pas dupe de ce qu'ils ont d'exagéré.

 

La lecture de cet ouvrage reste obligatoire pour ceux qui manifestent un intérêt profond pour Darger. Mais pour les autres, il y a d'autres livres qui offrent une bonne alternative.

Celui de Michael Bonesteel "Henry Darger: Art and Selected Writings", déjà mentionné plus haut, présente un portrait plus équilibré de Darger, même s'il est moins détaillé ; de plus, il inclut quelques passages significatifs des Royaumes, du journal de Darger et d'autres textes.

Et celui de Brooke Davis Anderson et Michel Thevoz : Darger : The Henry Darger Collection at the American Folk Art Museum, qui démontre, dans un essai court et fort, pourquoi c'est un artiste qui compte. Ce texte peut être une bonne introduction à la connaissance de Darger, mais aussi un supplément au travail de MacGregor.

 

La collection Henry Darger à l'American Folk Art Museum comporte des images récemment acquises. Bien que certaines représentent un certain niveau de violence où des petites filles nues abondent, il s'agit toutefois d'un échantillon assez sobre du travail de Darger, et montre des images qui ne sont pas représentées dans le livre de MacGregor.